WEEK-END EN FICHES : FICHÉ PAR J. EDGAR COMME ENNEMI PUBLIC

La pensée du zèbre et des pandas... © Delphine Aubrée

Samedi, lassé d’un triple A qui fiche le camp, je me suis rendu aux Archives nationales pour l’exposition Fichés ? Le point d’interrogation est volontaire et curieusement mis en valeur, ce qui attire le regard et on pourrait compléter le titre par un Et vous ? Si vous ne connaissiez rien à l’identification des criminels, suspects et autres délinquants, l’exposition est didactique à défaut d’être spectaculaire et finalement, on y apprend beaucoup.

En résumé, comment un usage policier de l’identification (et notamment l’utilisation de la carte d’identité) s’est généralisé à l’ensemble de la population. Nous sommes aujourd’hui tous concernés et cela a le mérite de faire penser à notre liberté individuelle et/ou collective, la limite de l’identification alors que nos cartes d’identité et autres passeports deviennent des objets technologiques de premier ordre.

En sortant, je me suis souvenu d’un texte de Giorgio Agamben, dans Nudité (Rivages, 2009), intitulé « Identité sans personne » dans lequel il aborde de pleins fronts ces sujets. Bien entendu, il revient sur les avancés techniques de la fin du XIXe siècle et de la photographie en particulier qui ont permis des fiches de plus en plus précises sur les concernés. C’est le système mis en place par Bertillon (en 1879) et ses fameuses mesures anthropométriques. Peu à peu, le système se diffuse, se perfectionne et finit par aboutir à des procédés qui connaissent de profond retentissement dans la perception que nous avons de nous-même : « ce qui définit mon identité et permet de me reconnaître, ce sont désormais les arabesques insensées que mon pouce teinté d’encre a laissées sur une feuille dans un bureau de police. A savoir, quelque chose dont je ne sais absolument rien, avec quoi je ne peux absolument pas m’identifier, mais dont je ne peux pas m’écarter : la vie nue, une donnée purement biologique ». Le sujet est encore bien vaste car on pense à raffiner les procédés en intégrant des puces comportant des empreintes rétiniennes et des puces qui permettraient d’être repérables. Ce n’est pas de la science-fiction mais des éventualités évoquées malgré les protestations légitimes, échos de celles qui éclatèrent lors du développement du système Bertillon.

Finalement, rien n’était plus logique que de s’enfermer au cinéma pour un J. Edgar de circonstance. Folie paranoïaque du chef du FBI qui instaura un système de fichage des communistes et des criminels, puis, inexorablement, cela a débouché sur la surveillance systématique de soi-disant ennemis (ou de réels ennemis d’ailleurs) de l’Etat américain. Le film (qui n’est pas une longue épreuve larmoyante comme c’était souvent le cas dernièrement chez Eastwood) est efficace et la démonstration scénaristique parfaite pour expliquer l’aventure du renseignement « intérieur » des USA. Miné par ses propres contradictions, mu par son désir de tout régenter, Hoover réglemente et encarte tout ce qu’il peut. Il apparaît minutieux comme tout obsédé de l’ordre, sans morale alors qu’il pensait la sauvegarder de toutes les perversions de la société. Un personnage dominé par un verrouillage impitoyable de son intimité, rongé par le devoir, esclave de son éducation. C’est surtout un homme qui se révèle terriblement seul dont l’allure impeccable camoufle son impossibilité d’être, un refus d’affirmer son identité, un épanouissement sacrifié. On se dit alors qu’il connaissait mieux ses ennemis que lui-même. Hoover est aussi seul contre tous, au commencement de sa carrière (où il devra lutter pour s’imposer face à la police) et à la fin de sa vie (où il procédait à l’espionnage systématique des hommes politiques), des fiches comme monnaie d’échange, comme menace agitée devant les intéressés. Une politique de la terreur qui lui aura permis de rester au pouvoir et finir, seul.

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Seul contre tous, le docteur Stockmann l’est aussi dans la pièce d’Ibsen, Ennemi public (d’après L’ennemi du peuple). Le titre nous renvoie à Hoover et sa traque des ennemis publics dont Dillinger (le film de Michael Mann diffusé hier s’intitule Public ennemi). Ici, nulle question de criminels vengeurs mais le combat d’un médecin dans une ville thermale prospère qui découvre que les eaux sont empoissonnées, souillées par une tannerie. L’ennemi public n’est pas une menace pour la société mais un homme qui devrait être un bienfaiteur.

Pris dans une nasse personnelle (son frère est le maire de la ville, son beau-père propriétaire de la tannerie) et lâché par quelques éphémères compagnons de route, il cherche à faire éclater la vérité au mépris des enjeux économiques ; sans tourisme thermal, la ville est condamnée et les notables verraient leur poule aux œufs d’or leur échapper. Stockmann prend le bâton de pèlerin et d’une mission vérité qui éclabousse la réputation de la ville et met tout en œuvre pour faire éclater le bon sens : c’est une question de salubrité publique, taire les faits serait criminel face aux logiques de profit.

La pièce, transposée de nos jours, souligne les grandes questions actuelles sans qu’on assiste à une démonstration politique. Les personnages évoquent l’argent face à la santé, la démocratie à l’épreuve du populisme. L’action du médecin devient politique et cherche à éveiller les consciences au risque d’être écarté de la communauté car son discours ne recueille pas la majorité. Marginalisé mais galvanisé par son idéalisme, Stockmann veut attiser le « sens de la solidarité ». Sans solidarité, il ne peut y avoir de contestation efficace. Charles Taylor, dans un entretien traduit dans le Courrier international de cette semaine, affirme que « les deux plus grandes menaces pour la démocratie sont une perception erronée des problèmes réels et l’absence de tension vitale entre le démos et le reste (…) ». Dans cet Ennemi public, dont l’adaptation souligne la modernité du propos d’Ibsen, nous sommes au cœur de ce sujet grâce à une mise en scène efficace et dynamique et du jeu parfait des comédiens dont Yannick Choirat qui occupe la scène avec un appétit physique stupéfiant et qui déploie l’ampleur de son personnage au fil du texte ; il nous fait croire que le bannissement que subit Stockman n’est qu’une étape, que malgré sa solitude il aura l’audace de rebondir. A la fin de la pièce, au fond de l’isolement, Stockmann, humilié fait une découverte. Curieusement jubilatoire, il nous la révèle avec ces derniers mots et ces paroles nous ramènent à J. Edgar : un homme qui a le pouvoir est un homme seul.

www.nouveau-theatre-montreuil.com

CARNET

* Fichés ? Photographie et identification du Second Empire aux années 1960, Archives nationales Paris , du 28 septembre au 23 janvier 2012. http://www.archivesnationales.culture.gouv.fr/chan/chan/musee/musee-exposition-fiches-identification.html

* J. Edgar de Clint Eastwood.

* Ennemi Public, pièce d’Ibsen, mise en scène Thierry Roisin, jusqu’au 29 janvier, Nouveau théâtre de Montreuil. http://www.nouveau-theatre-montreuil.com

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Dernier ouvrage paru Briques à branques, Editions Cours Toujours. (Autres titres parus : Los Angeles 32, Michalon, 2008 / Les voyages égoïstes d'Antoine Ordana, Barley, 2010 / Mazurka, Mercure de France, 2012) filipemoreau@orange.fr
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