MAMAMOUCHI ! Snobisme et mauvaises manières

La sortie de textes oubliés d’auteurs connus est toujours un moment particulier. A la fois agaçant pour l’aspect mausolée qui fait le délice des maisons d’édition qui ont l’occasion de proposer des textes de qualité, et plaisant car ces (souvent) courts opuscules ont parfois un caractère jubilatoire. Dernière sortie en date, Suis-je snob ? de Virginia Woolf (chez Rivages poche/Petite Bibliothèque), essai éclair sur le fait d’être snob ou pas, accompagné de petits textes (dans une petite bibliothèque) sur des sujets (très) périphériques, complété par deux feuillets de Walter Benjamin, Qu’offrir à un snob ?. On ne reviendra pas sur l’horrible couverture d’une piètre photographie de Virginia Woolf, endimanchée mais clope au bec (elle est classe mais cool), trop retouchée sur photoshop, faut pas abuser de la fonction « luminosité contraste ».

On n’y reviendra pas car on est un tantinet snob et que le seul nom de Woolf suffit à faire plier le lecteur sur le prix du livre de poche (le snob ne grimace pas sur le prix du livre de poche, quoi ? 7,50 €, car il est bon défenseur du prix du livre que la hausse de la TVA menace). Comme je suis snob, je ne dirai pas non plus Bref pour clore le sujet, mot super à la mode pour un programme tellement en perte d’inspiration qu’il propose un « Bref, je suis vieille », abominable, pas drôle du tout et carrément suspect.

Revenons au monde de Woolf qui ne fait pas dans le bref mais dans le ouaté, le névrosé, la tasse de thé, les papillons, les fleurs, les tâches d’encre, le suicidé, la tragique et l’ironique. Dans cet ouvrage bref, la romancière se met en scène dans quelques épisodes savoureux où son snobisme est mis à rude épreuve. Comme souvent, elle pose un miroir dans lequel elle se regarde sans complaisance.

D’abord, si tout le monde possède sa définition du snobisme, lisons ce qu’elle nous en dit. Rien de nouveau, même chez Virginia, le snobisme est le mimétisme des attitudes de l’aristocratie : « une langue qui parle d’or, des manières parfaites, une totale maîtrise de lui-même, une curiosité sans bornes mêlées de sympathie. » Le snobisme, selon l’acceptation générale, se niche au niveau de ces quelques règles d’or : l’éducation (la langue), l’attitude, la culture (curiosité). L’apparat est indispensable à l’aspirant snob afin de répondre aux attentes de la grande société. Il n’aura de cesse de singer les manières de l’aristocrate au risque de paraître ridicule. Mais le ridicule n’est-elle pas une première étage, l’épreuve du feu afin de tester ce qui se fait ou non ?

Dans un second temps, l’inconstance est un ingrédient utile pour faire un bon snob : « un snob est une créature au cerveau papillonnant, au cerveau de lièvre tellement mal à l’aise avec sa propre position que pour la consolider, il balaie le visage des gens avec un titre ou une distinction de manière à les faire croire et à l’aider à croire qu’il ne croit pas vraiment être quelqu’un d’important. » Bien entendu, on pense à Proust, surtout si, comme moi, vous ne butez pas systématiquement sur la même page depuis 15 ans… La Recherche est un monument dédié aux snobs de tous poils et aux Madame Verdurin de supermarchés, qui, malgré toutes les résistances de lecture du monde, reste toujours valable sur ce sujet au moins. Alors notre snob souffrirait-il d’un trouble identitaire ?

Curieusement, les composantes psychologiques et physiques du snob sont sur le papier assez nobles : vouloir se hisser au-delà de sa propre condition et vouloir acquérir des compétences qui lui échappaient complètement au départ. Mais le snob serait un être vulgaire qui prend ces ingrédients pour servir uniquement une hypothétique gloire, un vernis culturel coupé de toute éducation et d’érudition véritable. Oui, le snob méprise la lutte des classes puisqu’il ne pense qu’à l’ascenseur social, pris dans une mauvaise direction et dans un mauvais esprit, too bad.

Si on veut une vie bigger than life, il faut mettre les formes et travailler. Rester authentique. Placer son ambition sur une bonne échelle de valeur. Beaucoup de morale en somme et une liberté surveillée pour celui qui déteste ce qu’il est. Donc, le snob serait un être en souffrance, derrière le masque de noblesse derrière lequel il se cache. Travestissement de la pensée, une culture wikipédia, culte de la marque et discours truffé de mots compliqués.

Ce qu’il a de plus réjouissant dans l’essai de Woolf est l’autodérision qu’elle distille tout le long de ces quelques pages. De son excitation d’être reçue chez des aristocrates, l’effort qu’elle doit accomplir pour se mettre à niveau (au niveau vestimentaire surtout). Cependant, elle montre que son snobisme vacille, et ce qu’elle croyait être du snobisme se révèle être de la curiosité pour ce peuple qu’elle épingle sévèrement. Par contre, elle avoue « ma vanité en tant qu’écrivain est entièrement snob. Une vaste surface de ma peau est exposée aux attaques d’un critique, mais celui-ci ne peut presque pas toucher la chair et le sang ». C’est mon passage préféré.

Le snob a la vie dure. Il traverse le siècle et son espèce ne connaît pas d’extinction. Car si on est toujours le con d’un autre, on est toujours le snob d’un autre. Le snob est né avec la civilisation, on ne fera pas l’étude des snobs chez les hommes préhistoriques. Par contre, il est presque obligatoire d’évoquer Le bourgeois gentilhomme de Molière. Tout le monde connaît Le bourgeois gentilhomme non ? Hum. Mr Jourdain et sa ridicule obsession de la classe n’est-il pas l’archétype du snob qui s’ignore.

Et on voit bien que les grands Mamamouchis d’aujourd’hui veulent des titres uniquement pour avoir la satisfaction d’avoir ce titre, aussi ridicule qu’il puisse être. Mr Jourdain lutte pour étouffer son authenticité, sous le regard moqueur de son entourage qui n’a pas abandonné sa lucidité au profit d’une recherche effrénée et perdue d’avance de grandeur. Car si on rit chez Molière ce n’est jamais tout à fait par hasard n’est-ce pas, tout comme on rit du snob. Mais si le snob est risible, on peut être vexé par ses réflexions indélicates qu’il adresse à notre égard ; on lui oppose notre propre valeur et notre indifférence aux signes extérieurs de noblesse. Aujourd’hui, on le sait, le sens du mot noble a pris un sérieux coup sur la tête puisqu’elle l’a perdue, mais il faut croire que certains n’ont encore pas tout compris. J’en connais qui regarde les mariages princiers avec émotion…

Le snobisme a la peau dure, Vian le résume bien et sert la cause des pourfendeurs du snobisme. Sa chanson résume ce que nous avons dit, on reconnaît le snob à l’apparence, aux goûts, aux distractions, jusqu’aux accidents et aux dernières volontés. Etre snob jusqu’à la mort ? terrible constatation d’une personne condamnée à la solitude.

On l’étend à tout ce qui nous entoure, de l’appartenance ou non de certains biens, de pratiques, de journaux qui veulent faire jeunes alors qu’ils sont vieux et aigris. On le retrouve chez les gens qui oublient un peu trop facilement d’où ils viennent, chez ceux qui cultivent un snobisme de l’ignorance, le mépris de l’intellectuel, qui déclament l’élitisme de la culture alors qu’emprunter un livre à la bibliothèque ne coûte pas un centime d’euros, ceux qui défendent le théâtre subventionné contre le théâtre privé (on s’en fiche non ? Bon ok pas tout à fait), ceux qui trouvent que les classiques sont surfaits, que les poètes sont passés de mode, que Houellebecq intègre des réflexions d’une profondeur inouïe (oui j’ai lu ça et JE VEUX QU’ON M’ENVOIE LES PASSAGES), ceux qui font la promotion de la ringardise comme nouvelle avant-garde, ceux qui…

Bref, on est toujours le snob d’un autre.

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A propos godsaveculture

Dernier ouvrage paru Briques à branques, Editions Cours Toujours. (Autres titres parus : Los Angeles 32, Michalon, 2008 / Les voyages égoïstes d'Antoine Ordana, Barley, 2010 / Mazurka, Mercure de France, 2012) filipemoreau@orange.fr
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