Blancheneige et les sept mercenaires. 2. la gentille n’est pas la reine des pommes

Ce que la reine gagne en cruauté, Blancheneige ne le gagne pas pour autant en pureté. Au contraire. Pour étoffer le portrait de la princesse martyrisée, le rôle du père (notre fameux problème œdipien d’hier) est largement développé et la motivation essentielle qui conduira l’héroïne tout le long du film consiste à venger la mort de cet homme assassiné par Ravenna la nuit de leurs noces. (Le père n’existe pas dans le conte, si ce n’est au détour d’une demi phrase : « Un an plus tard, le roi prit une autre épouse. » Ensuite, il disparaît des radars.)

Autant notre reine Ravenna était tout en blancheur éclatante, beauté lisse, glaçante par sa violence et sa détermination, autant notre Blancheneige est pure dans ses intentions (mais pas dans les actes) mais elle affiche un sombre visage, souvent sali par les mésaventures dans les égouts ou dans la boue, les ongles noircis, sabre au clair et armure éclatante. La new Blancheneige est terre à terre, un garçon manqué, cheveux attachés, qui n’a pas de temps à consacrer à la bagatelle.

Elle apparaît telle une Jeanne d’Arc, tendue, prête à tout pour reconquérir son royaume, protégée par des corbeaux blancs (ceux qui guident dans la Grèce antique) vers des mondes parallèles merveilleux, peuplés de drôles de chimères, de nature généreuse et bienveillante, totalement personnifiée : télescopage du Seigneur des anneaux et d’Alice au pays des merveilles. Blancheneige n’est donc pas coquette comme dans le conte, elle n’aime pas les vêtements féminins, d’ailleurs elle se charge de déchirer sa robe à crevés dès qu’elle s’est échappée de sa prison. Cela a son importance car l’habit est le corps du corps (Erasme). La frivolité primesautière qu’elle manifeste dans le conte est annulé, la féminité n’est pas encore un enjeu et ce n’est pas par ce biais que la reine démoniaque pourra agir comme chez Grimm où elle apparaît sous les traits d’une vieille femme pour la tenter avec des lacets servant à l’étouffer ou avec un peigne empoisonné avant que l’affaire soit presque conclue avec la pomme, symbole de tentation biblique.

Non, rien de tout ça, au contraire, adolescente en mal de père, dénuée de toute naïveté, elle mouille l’armure. Elle est active jusqu’au bout, prend son destin en main et se chargera personnellement de régler le cas de Ravenna. Cependant, son combat est vite parasité par des enjeux amoureux. Chez Grimm, pas d’ambiguïté, le premier qui se présentera sera le bon, le premier baiser sera suffisant pour la sauver du sommeil empoisonné et pour lui donner un mari. Dans le film, c’est moins facile. Le chasseur du conte est promu soupirant secret tandis que le prince charmant est relégué au rayon beau, gentil mais sexuellement peu attirant. Un étrange triangle amoureux s’installe en souterrain, il n’y a pas de résolution sentimentale dans le film, le marketing a dit : il faut faire un autre épisode donc le suspense reste entier.

Le chasseur est protecteur. Enfin, contre toute attente, il est celui qui délivre la princesse du terrible sortilège. Sexy, valeureux au combat, malheureux en amour, il est le pendant négatif du père : faible, victime mais lui au moins était vertueux tandis que le chasseur doit éloigner de lui de sérieux penchants pour l’alcool et assagir quelques souvenirs tumultueux. Ce côté dur à cuire conféré par son statut est mis à rude épreuve par les yeux verts de Blancheneige.

Les héros sont très occupés et jamais ils ne connaissent de répit. Bien entendu, la jeune femme est attirée par le Bad guy, le gentil dévoué prend vite le statut de frère inoffensif, un poil incestueux, leur relation est en miroir avec celle Ravenna avec son frère et les camps sont bien déterminés : les blonds méchants contre les bruns gentils.

Pour en terminer avec les hommes, les sept nains sont bien loin de l’image proprette du conte où tout ce qui est petit est beau. Le film montre des nains scatos mais épaulant avec bravoure l’héroïne mais ils ne représentent pas l’attraction principale du film, il faut revoir Disney pour s’informer davantage sur leur cas.

Enfin, pas de cercueil de verre dans le film mais un lit en forme de mandorle couvert de peaux de bêtes, l’image iconise in fine Blancheneige et lui redonne ses attributs féminins : grande robe virginale, cheveux détachés et bouche rouge sang. Pas de maison des sept nains. Pas de transformation en sorcière genre Dr Jekyll et Mr Hyde (le dessin animé avait imposé cet épisode, dans le conte elle se grime en paysanne ou en vendeuse ambulante). Mais on ne brouille pas tous les repères ainsi. On trouve bien le symbolisme du sang (mais on tranche aussi les têtes), notre miroir magique, et la pomme. A la fois sein de la femme, assurant la jeunesse éternelle, la fécondité, symbole de tentation, du péché, de la beauté des femmes, la pomme demeure au cœur de l’intrigue. L’honneur est sauf.

 

Publicités

A propos godsaveculture

Dernier ouvrage paru Briques à branques, Editions Cours Toujours. (Autres titres parus : Los Angeles 32, Michalon, 2008 / Les voyages égoïstes d'Antoine Ordana, Barley, 2010 / Mazurka, Mercure de France, 2012) filipemoreau@orange.fr
Cet article, publié dans cinéma, livres, est tagué , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s