Le syndrome du déboussolé

Rien ne vaut une bonne guerre pour remettre le pays dans le droit chemin. Tout le monde a déjà entendu ce genre de réflexion réactionnaire, qui puise sa légitimité dans le passé, une sortie de crise économique par une guerre mondiale. Nous n’en sommes pas à ce point mais tout de même, la guerre au Mali pourrait passer pour une aubaine pour un pouvoir politique français en perte de vitesse sur tous les « fronts » intérieurs, rien de mieux alors un front extérieur pour reprendre pied dans un pays qui devient peu à peu neurasthénique.

Cynisme ? La politique est forcément cynique, on ne peut pas se dispenser de ce remède aussi amer soit-il. Gagner en prestige à l’extérieur ne serait-il pas la démonstration flagrante de sa capacité à gérer des conflits bigger than life ? Les motifs d’une telle intervention ne peuvent pas être injustes sinon on ne pourrait pas justifier cette guerre au Mali, les risques sont trop grands en vies humaines, en popularité également. Faire une guerre juste montre que le gouvernement français sait traiter les grandes causes. Pacifier le Mali est aussi notre affaire et les répercutions se font sentir ici avec les risques terroristes menaçant les Français dans leur quotidien le plus élémentaire.

Les politiques mettent notre naïveté à rude épreuve mais qui, aujourd’hui, est assez naïf pour avaler tout ce qu’on voit, entend, lit ?… Bien entendu, les médias après avoir traité en boucle et n’importe comment à quelques exceptions les sujets de « fronts » intérieurs se goinfrent, ils sont à la fête. Ce qui devait arriver arriva, le président en sérieuse difficulté sur les dossiers économiques et sociaux prend le timon des affaires et se pare du prestige d’un chef de guerre, affichant la gravité et la détermination adéquate, reprend peu à peu la première position, efface les soupçons d’indécision dont sa personne fait l’objet. Il n’est ni le premier ni le dernier à agir de la sorte mais tout de même on attendait peut-être autre chose.

Alors les médias nous servent une propagande insupportable en affichant les unes élogieuses des journaux maliens, en s’attardant sur la rupture des stocks de drapeaux français à Bamako, en s’invitant chez des chanteurs maliens fredonnant les bienfaiteurs français. Si vous avez besoin d’une leçon de politique en accéléré, regardez la série danoise Borgen. Dans la saison 2, La Première ministre, en difficulté sur les dossiers de politique intérieure, décide d’engager son pays dans la guerre en Afghanistan afin de reprendre la main en interne et faire taire les oppositions qui menacent son leadership.

Mais elle n’est pas surprenante cette guerre, regardez tout fuit ici, les cerveaux, l’argent, le travail, tout devient liquide ; rien de surprenant alors que les inondations, la neige et autres faits-divers climatiques s’affichent à la une quand il n’y a pas la guerre. Tout part dans tous les sens et n’importe comment. Les débats insupportables pour le mariage pour tous catalysent les haines, rancœurs, incompréhensions de tous bords, sous prétexte de démocratie, on nous inflige le pire alors que l’élection du président avait valeur de référendum. En politique, ce qu’on apprend, c’est qu’il ne faut pas hésiter ; les questions sociales soulèvent les passions les plus exécrables et le gouvernement dans ses atermoiements nourrit, peut-être malgré lui, cette déferlante nauséabonde. Le ridicule est à l’honneur, les médias dominants font intervenir n’importe qui. La résurgence éclatante d’une partie de la population hostile à la loi tétanise, elle est la preuve d’un pays qui déçoit sans cesse, les espérances s’amenuisent, ce n’est pas une caractéristique française paraît-il, ce n’est pas une raison pour suivre la pente de l’appauvrissement, on ne peut pas dire qu’on ne sait pas, la crise n’est pas d’hier, on sait ce qu’elle produit comme effets pervers alors pourquoi ne pas être plus vigilant puisqu’on sait ?

La misère c’est la pauvreté. Dernièrement, c’était le sujet d’information préféré. La peur de la pauvreté, la sensation qu’on devient pauvre… pour comprendre les conséquences de la crise, allons regarder ce qui se passe chez les gens, au moins tout sera tellement plus concret. Soit. Cependant, le traitement qui en est fait scandalise, quoi la pauvreté est une horreur ? Sans blague. Le traitement télé-réalité de la pauvreté, thème au combien sensible, m’avait amené à twitter et la réponse de la rédaction de France 2 n’a pas tardé et elle est révélatrice de la violence qui fait loi, la personne me disait que j’avais bien de la chance de n’être pas concerné par la pauvreté. Sans déconner, vraiment ? Comment débattre en 140 mots et lui faire comprendre l’idiotie de sa réaction ? Comment faire comprendre maintenant qu’on peut traiter d’un sujet de société sans trahir son essence même, que les larmes de gens pauvres me révoltent car s’attarder sur des larmes ne me paraît pas être un traitement digne. Je veux bien qu’on privilégie l’individualité mais pas en agissant ainsi.

C’est le problème aujourd’hui, cette folie langagière, cette incapacité grandissante à maîtriser le langage, cette obsession du particulier symbole du général ; un acteur qui part ailleurs devient le symbole d’une trahison généralisée des gens d’argent. Notre culture de l’argent faite de tabous en prend un coup, alors pourquoi ne pas parler des cachets des acteurs pour mieux faire dériver le débat ? Encore quelque chose qui fédère : les trop gros salaires, les impôts, l’exil fiscal et compagnie, des sujets réservés à Capital sur M6 qui s’imposent. L’acteur court partout, amuse la galerie un temps, il est un sujet fédérateur à lui tout seul ; réceptacle de la haine et de la méfiance envers les gens du spectacle, voilà qui est parfait pour nous distraire. Et si, par cette aubaine, on pouvait être bien démago comme un journaliste qui affirme être content de payer des impôts pour les écoles et les routes, tout est parfait.

C’est le syndrome du déboussolé : les mots, les réactions gouvernementales contradictoires, les idées, on trahit, on se trahit par la même occasion. Les lois essentielles seront votées peut-être, mais qu’en restera-t-il ?

Pour terminer, quelques mots de Nostalghia d’Andrei Tarkovski résument parfaitement l’humeur générale. Dans le film, un prêcheur harangue les gens en disant : Il faut mêler les prétendus « normaux » et les prétendus « malades ». Normaux que signifie votre normalité ? Tous les yeux de l’humanité sont tournés vers l’abîme où nous allons basculer. La liberté ne nous sert à rien si vous n’avez pas le courage de nous regarder en face, de manger, de boire, de dormir avec nous. Les soi-disant « normaux » ont mené le monde au bord de la catastrophe.

Les artistes comme Tarkovski sont des visionnaires parvenu à la synthèse magnifique du fond et de la forme, réussissant des films bouleversants tant sur l’intelligence des propos que sur la beauté formelle. En période d’indécision, ces films sont des consolations. Et ce n’est pas rien.

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A propos godsaveculture

Dernier ouvrage paru Briques à branques, Editions Cours Toujours. (Autres titres parus : Los Angeles 32, Michalon, 2008 / Les voyages égoïstes d'Antoine Ordana, Barley, 2010 / Mazurka, Mercure de France, 2012) filipemoreau@orange.fr
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Un commentaire pour Le syndrome du déboussolé

  1. Framboize Sud dit :

    Bon, je comprend mieux pourquoi tu n’as pas e temps de faire un petit truc pour mon blog… 😉
    Tu ‘es pas déboussolé, tu regarde les  » infos » et tu analyse les sujets avec ton ressenti.
    Tu traites beaucoup de sujets dans ton post…
    J’ai l’impression que tu t’es transformé en mouche, que tu es venu chez moi, pour écouter nos gueulantes à mon chéri et moi même quand on regarde les mêmes  » infos  » ..
    J’avoue que les « chanteurs » du Mali m’ont plutôt fait de la peine avec leur fake de chanson improvisée à 2 francs…
    Flambi, me révolte, me répugne même de ne rien faire pour rien.
    J’ai la haine d’avoir voté pour un type qui n’en branle pas une !
    Le changement c’est quand tu veux!!!!
    La manif des cons m’a saoulé, les journaleux qui cherchaient désespérément une « personnalité » à interviewer…
    La crise, j’ai l’impression que ça fait depuis que je suis née que c’est la crise, qu’il y a de la misère, de la pauvreté… Sauf que comme il y a de plus en plus de chaines télés = il y a de plus en plus de reportage identiques…
    Tu as oublié un sujet …les gros ! Les obèses, les ceux qui se gavent de mal bouffe… On te tire les larmes en te montrant, pour une fois, que y’a surement de gros soucis psy pour en arriver à être obèse !
    Enfin, je m’énerve, je m’énerve….
    Mais tout va aller mieux, puisqu’il neige… 😉

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