Des Antigone polonaises

Ida Pawel Pawlikowski

En Pologne, dans les années 1960, Ida est envoyée dans le monde avant de prononcer ses vœux et de rentrer dans les ordres pour toujours. Renouant avec sa tante, elle apprend peu à peu la vérité sur ses parents tués pendant la guerre, elle découvre également sa judaïté. Les deux femmes se rendent dans le village familial où toutes traces de ses parents ont disparu jusqu’au moment où les langues se délient enfin et qu’elles obtiennent des informations sur l’endroit où est enterrée une partie de la famille dont le fils de sa tante. Sensible et très émouvant, le film suit les trajectoires de la tante et de la nièce. La tante est une femme élégante et fragile, errant sans cesse dans les douleurs passées. Elle se bat contre elle-même, son alcoolisme, la consolation semble impossible, son destin tragique s’inscrit dans son attitude, l’abandon pour atténuer la douleur. Ida a la jeunesse pour elle, sa foi en Dieu, une obstination discrète mais authentique, cherchant la vérité, l’obtient, elle cherche à se confronter au monde extérieur, loin de l’atmosphère morne mais protégée du couvent et sa décision finale, au regard d’un film plein de rebondissements, est inattendue peut-être mais cohérente au regard de sa recherche d’absolu. C’est un film délicat, renforcé par sa mise en scène : plans serrés qui valorisent les visages souvent au bord du cadre comme si quelque chose constamment planait au dessus d’eux (Dieu, la fatalité, l’espoir?), caméra fixe qui se fait à la fin tremblante, heurtée, au rythme de la marche et de la respiration de Ida, noir et blanc graphique. Le cinéaste qui avait réussi une adaptation de Douglas Kennedy, La femme du Ve, offre un nouveau dialogue avec les fantômes, les vivants et les morts, son film est une constante variation autour de ces thèmes et ses images en permanence illustrent ce propos. Un sentiment de grande sensibilité se dégage de ce film qui ne lâche jamais les corps. Ida et sa tante sont des Antigone ; elles retrouvent leur instinct primitif lors d’une incroyable scène d’excavation des ossements de leurs proches dans une forêt afin de leur offrir une sépulture décente. C’est en traitant cet archétype fondamental avec le courage de le faire avec pudeur que ce film est le plus bouleversant.

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Dernier ouvrage paru Briques à branques, Editions Cours Toujours. (Autres titres parus : Los Angeles 32, Michalon, 2008 / Les voyages égoïstes d'Antoine Ordana, Barley, 2010 / Mazurka, Mercure de France, 2012) filipemoreau@orange.fr
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