Jarmush et Twain. Episodes 3 & 4 : Portrait d’Adam, portrait d’Eve

Aujourd’hui suite et fin du dialogue entre Jarmush et Twain. Pour suivre les deux premiers épisodes suivez ces liens, épisode 1 http://wp.me/p26ANR-6Y et épisode 2 http://wp.me/p26ANR-78.

Adam chez Twain est un homme qui se déclare libre. La présence d’Eve est donc vécue comme une entrave insupportable. Peu à peu se dessine le portrait d’un homme qui se civilise, un homme qui passe progressivement de l’état de nature pour rejoindre celui de culture grâce aux pouvoirs de persuasion de la femme, à son comportement enthousiaste et à sa curiosité perpétuelle.

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La femme est une obsédée du langage, elle passe son temps à nommer les choses, à inventer des mots, à intellectualiser sans cesse, « c’est elle, la nouvelle créature, qui donne un nom à tout ce qui se présente avant même que j’aie pu protester ». Adam la qualifie dès la première phrase de son Journal : « la nouvelle créature, avec ses longs cheveux, est toujours fourrée dans mes pattes. Toujours à traîner à mes basques et à me suivre comme un petit chien. » Exaspéré par ce réflexe langagier (« une vraie mordue de l’explication »), Adam cherche à la fuir sans arrêt avant d’être captivé par Eve et par son appétit de vivre, pour finalement conclure « il est bien préférable de vivre hors du jardin avec elle que d’être resté là-bas sans elle. Au départ, j’ai pensé qu’elle parlait trop ; mais aujourd’hui, je serais le plus triste des hommes si cette voix devenait silencieuse et disparaissait de mon existence. »

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De son côté, Eve à une mission : rendre l’homme sociable. Elle avoue parler sans arrêt car « j’ai de la conversation et elle est intéressante. » Curieuse d’Adam qui ressemble pour elle à un reptile « avec des cheveux négligés et des yeux bleus. Ça n’a pas de hanches, c’est taillé en pointe, on dirait une carotte (…) ». Elle le qualifie de vulgaire, « et la gentillesse, connaît pas ! » Mais tout comme Adam était réticent à partager sa vie solitaire avec une autre créature, les deux êtres s’apprivoisent peu à peu et les perceptions mutuelles changent, « j’ai été obligée de faire les frais de la conversation tellement il était timide, mais ça ne m’a pas gênée. (…) Socialement parlant, il m’a paru flatté de ne plus faire bande à part. » Eve, au contraire d’Adam, n’est jamais méfiante, toujours positive et animée d’une énergie débordante. Du constat enfantin, les garçons sont sales, elle modifie sa description. Peu à peu, il sera question d’amour « Bien qu’il parle rarement, il dispose d’un vocabulaire d’une richesse inouïe. Ce matin, il a utilisé un mot étonnement juste. (…) Il y a chez lui une certaine qualité de perception. Il ne fait pas de doute que si on le cultive, ce germe de sensibilité ne manquera pas de croître. »

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Quand on voit le film, il est évident que nous retrouvons Adam et Eve bien longtemps après leur apprivoisement respectif. Adam a cependant conservé, tel le décrit Twain, un côté asocial inhérent à sa personnalité torturé, dandy romantique, rock star aux penchants suicidaires, reclus dans sa maison hantée, collectionneur averti, un ange de noir vêtu, mélancolique, cultivant son spleen, refusant le monde qui frappe à sa porte. Personnage intense, tout comme Adam le sensuel de Twain le devient, c’est un desdichado nervalien « mon luth constellé porte le soleil noir de la mélancolie », qui a le goût des mots, au savoir musical ultra précis et séculaire, affirmant son anonymat non comme une pose mais comme une protection. On se dit qu’Eve a réussi son œuvre. Eve, de son exil à Tanger (les personnages donnent toujours l’impression d’être cachés, en danger, protégeant leur secret envers et contre tout), est la vampire raffinée, cultivée, qui ne boit pas n’importe quel sang et qui est animée par la gourmandise pour les mots si bien décrites par Twain et ici parfaitement mise en image lors d’une très belle séquence. Twain lui prête ces mots : « Je crois pouvoir me montrer honnête sur bien des plans, mais d’ores et déjà, je me rends compte de ma vraie nature : ce qui en occupe le cœur et le noyau, c’est l’amour du beau, la passion du beau. » C’est le côté lumineux, l’ange blanc en quelque sorte malgré son état de vampire qui n’est cependant jamais mal vécu. Dans le film, Eve nomme les plantes dans le jardin d’Adam avec le plaisir de celle qui connaît les essences et leur dénomination latine, fascinée par les espèces, presque émue de les trouver dans cet espace domestiqué. Clin d’oeil biographique avec la présence du champignon vénéneux (Jarmush aurait subi une intoxication suite à l’ingestion d’un mauvais champignon) : le danger dans l’Eden, il y a toujours un serpent dans le paradis. Dans son Journal, Eve fait le constat suivant : « j’ai appris un tas de choses et me voilà instruite, ce que je n’était pas au départ. Au départ, j’étais complètement ignorante. » Adam chez Twain décrit bien Eve chez Jarmush « pour elle, le monde est un enchantement, un émerveillement, un mystère, une joie ; quand elle trouve une fleur nouvelle, c’est un tel délice qu’elle en reste coite, elle doit la câliner, la caresser, la humer, lui parler, et lui inventer toutes sortes de petits noms tendres. »

Les archétypes sont la base du travail de Jarmush et il s’en amuse. Adam et Eve ne sont pas tels que nous nous les imaginons, les vampires ne ressemblent pas aux images classiques. Rien n’a plus d’importance que l’amour profond qu’ils se portent l’un pour l’autre, quelque chose d’immortel, ils ne semblent pas craindre cet immortalité sauf Adam parfois las de vivre et souvent épuisé. Pour finir, Eve affirme « c’est moi, la première épouse ; et la dernière épouse sera faite à mon image. »

Et Jarmush faisait dire à un de ces personnages principaux de Dead Man ce vers d’un poème de William Blake qui traverse tout Only lovers… : « Certains naissent pour le délice exquis, certains pour la nuit infinie. » (Vous trouverez ci-dessous quelques toiles de William Blake sur le thème d’Adam et d’Eve)

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Dernier ouvrage paru Briques à branques, Editions Cours Toujours. (Autres titres parus : Los Angeles 32, Michalon, 2008 / Les voyages égoïstes d'Antoine Ordana, Barley, 2010 / Mazurka, Mercure de France, 2012) filipemoreau@orange.fr
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