Colette et la guerre 1914-1918. épisode 1 : la nouvelle

Alors que des initiatives autour de l’auteur se sont multipliées dont un recueil d’articles sur les années de guerre de Colette et une exposition sur le sujet dans le musée qui lui est consacré (à Saint-Sauveur-en-Puisaye)  http://www.lyonne.com/Culture-et-Vie-Locale/Musees-et-chateaux/Colette-et-la-Grande-Guerre , je reprends quelques réflexions sur le sujet faites depuis quelques années et dont le point de départ est un travail universitaire (1998-1999). Il est ici remanié et publié en différents épisodes tout au long du mois d’août. Il reprend les écrits de Colette pendant la Grande guerre (articles, correspondances). Parmi les éléments complémentaires, il sera également question de la présence de la Grande guerre dans son oeuvre à travers les romans (Mitsou ou comment l’esprit vient aux fillesLa fin de Chéri), les souvenirs écrits a posteriori et un manuscrit inachevé, une pièce de théâtre intitulée Chéri Soldat. Ces écrits sont confrontés à ceux de ses contemporains et notamment ses contemporaines françaises (témoignages de Annie de Pène, Marguerite Moreno, Musidora, Anna de Noailles), américaines (Gertrude Stein, Edith Wharton), néo-zélandaise (Katherine Mansfield)…

Bel été.

©centre d'études Colette

© centre d’études Colette

 

épisode 1 : la nouvelle

Au cœur de cet été, nous sommes assaillis par la déferlante émotionnelle des commémorations du centenaire de la déclaration de guerre d’août 1914. Bien entendu, il est question de bravoure, d’héroïsme militaire, de douleurs civiles, de traces des combats sur le paysage. Et il est aujourd’hui question de valoriser la réconciliation entre nations ce qui alors était inimaginable il y a peu. Au-delà des combats, des stratégies militaires, des évolutions techniques faisant de ce conflit une guerre industrielle, l’historiographie assez récente de la Grande guerre a permis d’ouvrir tout un éventail de réflexions dépassant les anciennes façons de penser la guerre et d’inclure dans son étude « un ensemble de représentations, d’attitudes, de pratiques, de productions littéraires et artistiques qui a servi de cadre à l’investissement de populations européennes dans le conflit[i] ». C’est ce que les historiens nomment la culture de guerre. Grâce à ces matériaux autrefois négligés, il est dorénavant possible d’explorer la guerre autrement.

Dans ce cadre, les textes qualifiés de secondaires écrits par certains écrivains ont été revalorisés, pour leur qualité littéraire mais surtout pour leur intérêt historique car le contenu dévoilé permettait d’apercevoir ce qu’était, par exemple, la société en guerre, ce qu’on appelle « l’arrière ».

Dans cette optique, revaloriser les écrits de Colette pendant la guerre participe de ce désir de comprendre cette société. Si l’auteur et la femme Colette a fait l’objet de nombreuses études, cette période de sa longue vie a longtemps été qualifié de secondaire, on y voyait alors peu d’intérêt. Les exégètes pensaient que l’histoire était la « grande absente[ii] » de son œuvre, et « il est patent que les événements et les convulsions qui secouaient le monde n’ont jamais mobilisé la plume de Colette[iii] ». Depuis ces déclarations, les universitaires et les spécialistes de l’auteur ont largement contribué à nuancer ces jugements[iv], d’autant plus que ces quatre années de guerre sont d’une vraie richesse pendant lesquelles Colette montre une activité débordante entre voyages et écriture.

En 1914, Colette n’est plus tout à fait l’auteur qui faisait scandale en dansant nue dans des pantomimes aux côtés de sa compagne Missy : elle est mariée à Henry de Jouvenel, journaliste au Matin, grand quotidien d’alors et journal dans lequel elle tient une chronique régulière depuis 1910. En 1913, naît leur fille Colette de Jouvenel et à cette date elle cesse momentanément de monter sur scène. Depuis la séparation avec le sulfureux Willy, elle poursuit son travail d’écrivain, publiant notamment La vagabonde (1910) et sa suite L’entrave (1913) avec succès. La guerre n’est pas un arrêt dans son travail au contraire. Jouvenel mobilisé, l’argent manque et la nécessité de fournir des articles reste d’actualité et la guerre ne saurait être évitée dans les thèmes qu’elle aborde.

Mais le 15 juillet 1914, à quelques jours de la déclaration de la guerre, le conflit semble loin. En vacances en Bretagne, un journaliste de Fémina l’interroge sur la mode vestimentaire à suivre pendant les vacances. Le 1er août, c’est la stupeur telle qu’elle la décrit dans le texte « la nouvelle » publiée dans le recueil d’articles, Les heures longues, paru en 1917. « La guerre ?… Jusqu’à la fin du mois dernier ce n’était qu’un mot, énorme, barrant les journaux assoupis de l’été. La guerre ? Peut-être, oui, très loin, de l’autre côté de la terre, mais pas ici… ». Le mot guerre est absurde, il est à peine pensable, il s’incarne brutalement dans « ce paradis [qui] n’était point fait pour la guerre, mais pour nos brèves vacances, pour notre solitude. » Dans sa correspondance, elle assure à un ami, à la même date, que « Sidi [Henry de Jouvenel] m’écrit ce matin qu’il croit encore à la paix et que l’aspect de Paris, inquiet mais excité et crâneur, n’est pas déplaisant. » Mais cet optimisme est vite balayé par l’annonce de la Mobilisation générale. Dans son texte « La nouvelle », elle égraine les minutes où tout bascule « (…) un coup de tonnerre entrait en même temps que nous : la Mobilisation Générale. Comment oublierais-je cette heure-là ? Quatre heures, un beau jour voilé d’été marin, les remparts dorés de la vieille ville debout devant une mer verte sur la plage, bleue à l’horizon (…) ». De sa position, à la fois concernée et observatrice, elle note la réaction des gens, leur peur, la panique après la stupeur en insistant sur les mots guerre et la phrase c’était la guerre : « des femmes quitte les groupes en courant, s’arrêtent comme frappées, puis courent de nouveau, avec un air d’avoir dépassé une limite invisible et de s’élancer de l’autre côté de la vie. »

Marguerite Moreno est une comédienne, grande amie de Colette, elle a tenu un journal[v] pendant le mois d’août 1914, qui est un précieux témoignage. Moreno, comme Colette, n’est pas à Paris mais à Vittel lors de la déclaration de la guerre. Elle évoque, le 1er août un mouvement de panique, les gens quittent la ville dans une cohue « prodigieuse », les trains sont pris d’assaut, « On est serré à étouffer, des montagnes de bagages s’entassent jusqu’à la hauteur d’un premier étage et forment une colline au sommet de laquelle sont montés des gens qui hurlent on se sait quoi, en gesticulant. Des femmes pleurent, des enfants vagissent dans les bras des mères. On étouffe. » Plus tard dans la journée, à Mirecourt, un gendarme annonce la Mobilisation générale, « on sent que la nouvelle se disperse aux quatre vents et entre comme une odeur de poudre et de mort dans les petites maisons aux volets clos. (…) Je serre les dents et je ferme les yeux pour empêcher de sortir le sanglot et les larmes qui viennent. » L’américaine Edith Wharton est également en France à ce moment, elle écrit dans Voyages au front, que la guerre était « impossible » et, au moment de la Mobilisation générale, les gens restent calmes. Elle souligne qu’il « n’y avait ni vivats ni gestes ». Les visages sont « graves mais non tristes », la mobilisation est « une interruption formidable dans le cours normal des affaires, pareille à la rupture soudaine d’une digue ». Enfin ce même 1er août, Marie Curie rassure ses filles Irène et Eve en vacances en Bretagne, « Ne vous affolez pas. Soyez calmes et courageuses », « la communication par le chemin de fer semble déjà difficile, la gare Montparnasse présentait hier un aspect de presse et d’agitation exceptionnel ». Elle finit sa lettre par ce post-scriptum « Tu as vu, Irène, que ce pauvre Jaurès a été assassiné. C’est triste et abominable.[vi] »

Pour Colette, il est temps d’abréger ses vacances et de revenir auprès de Jouvenel à Paris, « la réalité c’est Paris, Paris où vit la moitié de moi-même (…) » dit-elle dans la « nouvelle ».

A suivre………………..

 

Notes

[i] Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker, « Violence et consentement : la “culture de guerre” du premier conflit mondial » in Pour une Histoire culturelle, Seuil.

[ii] Nicole Ferrier-Caverivière, Colette l’authentique, PUF.

[iii] Jeannie Malige, Colette qui êtes-vous ?, La manufacture.

[iv] Dont Claude Pichois et André Brunet.

[v] Marguerite Moreno, Souvenir de ma vie, Phébus.

[vi] Marie Curie et ses filles, Lettres, Pygmalion.

 

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Dernier ouvrage paru Briques à branques, Editions Cours Toujours. (Autres titres parus : Los Angeles 32, Michalon, 2008 / Les voyages égoïstes d'Antoine Ordana, Barley, 2010 / Mazurka, Mercure de France, 2012) filipemoreau@orange.fr
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