Jarmush et Twain. Episode 1 : De l’eau et du sang

Si vous n’avez pas encore vu le dernier film de Jim Jarmush Only lovers left alive, il est temps de vous précipiter au cinéma. Vénéneux et romanesque, hypnotique et sensuel, le film est sans cesse parcouru par la recherche d’absolu romantique, traversé par l’humour, baignant dans une atmosphère langoureuse. Le corps en mouvement, les vampires sont bien vivants, ils mènent une hyper vie où l’ont-ils menée ; le film s’ouvre sur des corps immobiles, solitaires, extatiques avant que ne s’amorcent les bouleversements.

only-lovers-left-alive02Au lieu de traiter de l’exercice de style de Jarmush, c’est au regard d’une de ses sources d’inspiration que je vous propose de relire le film, à savoir Journal d’Adam et Journal d’Eve de Mark Twain.

Mark Twain avait suffisamment d’humour pour proposer sa version de la Genèse en faisant parler les deux protagonistes principaux, le premier couple au monde selon la Bible coupable d’avoir brisé un tabou en goûtant les fruits du savoir.

Tout d’abord, on s’intéresse aux lieux et Jarmush attache une importance considérable aux endroits, aux maisons, aux paysages. Twain situe son Eden au pied des chutes du Niagara, présence continue de l’eau, symbolisme de la « chute » autant géologique que biblique. Adam et Eve ont installé leur vie dans ce cadre puissant et spectaculaire, zone de contact géographique et frontière naturelle avec le Canada : « Quel spectacle merveilleux que de voir cette énorme immensité d’eau faire la culbute en contrebas ! » L’eau est omniprésente dans les larmes d’Eve, dans les flots tumultueux du Niagara. Dans le film, l’eau tient une place déterminante, les villes dans lesquelles vivent les deux amants alors séparés sont cernées par l’eau. Détroit et Tanger sont aussi des villes de contact, Détroit si proche du Canada et Tanger ville chérie des poètes et des artistes puise sa magie et son attrait par la mer et son regard est sans cesse tourné vers l’Europe. Faut-il rappeler aussi que Tanger est située au niveau du détroit de Gibraltar ?

Il y a chez Jarmush une recherche continue de parallélisme malgré les contraires, Détroit était la cité industrielle du progrès, de la mobilité avec la construction automobile, de la révolution musicale ; aujourd’hui en faillite, abîmée, en cour de destruction, elle est exsangue et Adam participe de cet épuisement en achetant des litres de sang à l’hôpital à un dealer d’un nouveau genre.

Tanger où vit Eve garde cet aspect arty un brin nostalgique, grouillant de vie, on y deale aussi de tout et surtout de la drogue, la ville d’une certaine façon reste hantée comme Détroit, elle conserve sa patine du passé. Du moins Eve continue d’y croire. Détroit est une ville vide, désœuvrée, pathétique et décrépite, Tanger reste en vie, sensuelle, tortueuse et fascinante.

Mark Twain, Journal d’Adam & Journal d’Eve, traduit de l’américain par Freddy Michalski, L’oeil d’or.

A suivre demain !

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Des Antigone polonaises

Ida Pawel Pawlikowski

En Pologne, dans les années 1960, Ida est envoyée dans le monde avant de prononcer ses vœux et de rentrer dans les ordres pour toujours. Renouant avec sa tante, elle apprend peu à peu la vérité sur ses parents tués pendant la guerre, elle découvre également sa judaïté. Les deux femmes se rendent dans le village familial où toutes traces de ses parents ont disparu jusqu’au moment où les langues se délient enfin et qu’elles obtiennent des informations sur l’endroit où est enterrée une partie de la famille dont le fils de sa tante. Sensible et très émouvant, le film suit les trajectoires de la tante et de la nièce. La tante est une femme élégante et fragile, errant sans cesse dans les douleurs passées. Elle se bat contre elle-même, son alcoolisme, la consolation semble impossible, son destin tragique s’inscrit dans son attitude, l’abandon pour atténuer la douleur. Ida a la jeunesse pour elle, sa foi en Dieu, une obstination discrète mais authentique, cherchant la vérité, l’obtient, elle cherche à se confronter au monde extérieur, loin de l’atmosphère morne mais protégée du couvent et sa décision finale, au regard d’un film plein de rebondissements, est inattendue peut-être mais cohérente au regard de sa recherche d’absolu. C’est un film délicat, renforcé par sa mise en scène : plans serrés qui valorisent les visages souvent au bord du cadre comme si quelque chose constamment planait au dessus d’eux (Dieu, la fatalité, l’espoir?), caméra fixe qui se fait à la fin tremblante, heurtée, au rythme de la marche et de la respiration de Ida, noir et blanc graphique. Le cinéaste qui avait réussi une adaptation de Douglas Kennedy, La femme du Ve, offre un nouveau dialogue avec les fantômes, les vivants et les morts, son film est une constante variation autour de ces thèmes et ses images en permanence illustrent ce propos. Un sentiment de grande sensibilité se dégage de ce film qui ne lâche jamais les corps. Ida et sa tante sont des Antigone ; elles retrouvent leur instinct primitif lors d’une incroyable scène d’excavation des ossements de leurs proches dans une forêt afin de leur offrir une sépulture décente. C’est en traitant cet archétype fondamental avec le courage de le faire avec pudeur que ce film est le plus bouleversant.

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Cinéma ambigu

12 years a slave Steve McQueen

McQueen ne fait pas des films sympathiques. Ceux qui ont mal vécu Hunger et Shame retrouveront avec angoisse ce qui avait auparavant marqué ses deux films précédents ; une façon provocatrice d’interpeller le spectateur en s’appuyant sur des images chocs. Le film ne déroge pas à la règle et le sujet, un noir américain libre devient, à la fin du XIXe siècle, esclave, aux mains d’un esclavagiste pervers, est le creuset de toutes les horreurs dont sont capables les hommes. La violence brute montrée est cependant au service de la dénonciation et au risque de passer pour de la complaisance, les scènes de pure atrocité appuient le propos du cinéaste. La longueur insoutenable des moments de sévices corporels s’étirent pour susciter la colère, mais peuvent aussi déranger. C’est un cinéma ambigu, plans recherchés en décalage avec ce qui est montré à l’intérieur du cadre, personnage principal entre courage et compromission, corps martyrisés et corps libres. La trajectoire navigue sans cesse entre des sentiments contradictoires et empêche de tomber dans le manichéisme, la naïveté, la facilité. Et comme l’affiche le démontre, le personnage court sans cesse vers son passé, son seul avenir.  http://www.imdb.com/video/imdb/vi302032921/?ref_=tt_ov_vi

12-years-a-slave-posterEt demain sur GSC Ida de Pawel Pawlikowski

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Helen Keller, mythe américain

Tout le monde (ou presque) connaît l’histoire d’Helen Keller (1880-1968), sourde muette et aveugle. Vivant comme un enfant sauvage, sa vie connaît un tournant décisif  quand est engagée auprès d’elle une préceptrice, Annie Sullivan. La jeune femme a elle-même connu une enfance misérable entre abandons dans de sordides institutions et lutte contre la maladie. Elle prend à cœur d’éduquer la petite fille et ses efforts au départ laborieux se soldent par une réussite exceptionnelle en parvenant à communiquer la langue des signes à Helen, en signant dans sa main. L’événement fondateur, lorsque Helen parvient à faire le lien entre le mot et la chose (faire correspondre le mot « eau » avec l’eau du puits) est un moment bouleversant qui continue à nous émouvoir plus d’un siècle après les faits. La BD, sobrement intitulée Annie Sullivan & Helen Keller, est une parfaite évocation de la vie d’Helen et celle, d’une importance cruciale, d’Annie Sullivan. La jeune femme pour qui la situation d’Helen a d’énormes résonances est obstinée, dévouée, volontaire, on comprend que l’auteur ait décidé de traiter en priorité le parcours de Sullivan, son passé, ses méthodes pédagogiques, ses liens avec l’enfant. Histoire édifiante bien entendu dorénavant auréolée d’un aspect mythique, la vie des deux personnages est ici traitée avec conviction grâce au dessin délicat de Joseph Lambert, un style simple, une façon toujours dynamique de nous conduire à travers le labyrinthe qu’est le cerveau de la petite fille. A ce titre, l’auteur sait capter les sentiments et les progrès de Keller en nous immergeant dans ses pensées en ayant recourt à des variations de style. Efficace et toujours à fleur de peau.

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Pour vous convaincre de vous plonger dans cette BD retrouvez les premières pages de l’album en suivant ce lien http://www.bdgest.com/preview-1366-BD-annie-sullivan-helen-keller-recit-complet.html?_ga=1.191800938.156662669.1391975875

Enfin, un autre média : Miracle en Alabama d’Arthur Penn, est un film qui a fait date. http://www.imdb.com/video/screenplay/vi598017305/?ref_=tt_ov_vi

Couv_198501Demain sur GSC : cinéma

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Tourneuse de tables

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Le visage en transe est celui de la célèbre magnétiseuse italienne Eusapia Palladino dont les exploits ont déchaîné les passions scientifiques. Pour preuve cette citation de Pierre Curie (on reste dans la famille après Marie dans un autre post : « Nous avons eu à la Société de psychologie quelques séances avec le médium Eusapia Palladino. C’était fort intéressant, et véritablement les phénomènes que nous avons vus nous paraissent inexplicables par des supercheries. Tables soulevées des quatre pieds. Apports d’objets éloignés. Mains qui vous pincent ou vous caressent. Apparitions lumineuses. »

Nous ne trancherons pas ici. Si vous désirez en savoir davantage, cliquez sur ce lien vous saurez tout ou presque. http://theadamantine.free.fr/eusapiapalladino.htm

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Cinéma modeste pour Haute couture

Yves Saint Laurent  Jalil Lesper (avec Pierre Niney, Guillaume Gallienne, Charlotte Le Bon…)

Montrer le génie et/ou l’homme, telle est la question de tout biopic qui se respecte et dans cet énoncé on devine déjà l’antagonisme perpétuel qui pointe : l’homme lutte pour demeurer l’artiste véritable qu’il est. Le film ne sait pas choisir et du coup saupoudre les étapes obligatoires de la vie de Saint Laurent sans vraiment décider du point de vue à adopter. Alors, tout y passe, en surface, dans un ballet perpétuel entre tentative de montrer un grand couturier au travail et de décrypter les affres dans lequel il s’emprisonne. C’était le propre du personnage Saint Laurent, archétype de l’artiste génial, exigent et visionnaire, bouleversant dans sa chute et dans le sursaut créatif. A force de vouloir tout montrer, le film donne une illustration trop sage, on ne saisit pas ou si peu la révolution Saint Laurent malgré l’incroyable sympathie que suscite l’engagement des comédiens.

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Marie à Eve

Extrait de la correspondance de Marie Curie à sa fille cadette Eve Curie. Ou comment Marie se fait, bonne, critique littéraire. Plongez plus longuement dans ce merveilleux recueil Marie Curie et ses filles, lettres éditées par Pygmalion.

« J’ai reçu le livre de Colette et t’en remercie. J’ai commencé à le lire et le trouve beau. Il est curieux à quel point il lui faut des souvenirs personnels pour tirer d’elle ce qu’elle peut donner de mieux. Son imagination est uniquement descriptive, mais dans cet ordre d’idées c’est vraiment unique. C’est, d’ailleurs, aussi peu intellectuel que possible. Il y a une relation très directe entre l’impression sensuelle et l’expression extérieure ».

Lettre écrite en français en juillet 1930. Reste à trouver le livre dont il est question.

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Fils d’Eole

Le vent se lève Hayao Miyazaki

On entre dans la salle dans un état particulier. Cet état d’esprit compte, il faudrait parler longtemps de l’attente que procure le dernier film d’un maître, surtout quand il s’agit de son ultime œuvre. C’est quitte ou double. Ici, c’est avec enthousiasme qu’on sort de la séance, les premières images magnifiques nous transportent dans l’histoire de ce passionné d’aviation, son obstination à créer le meilleur avion au monde, les tentatives malheureuses, l’échec, le succès… Le scénario, parfaite mécanique romanesque, ne ménage pas les rebondissements et le maître sait habilement tricoter une histoire d’amour triste qui étoffe davantage son personnage principal. C’est une histoire d’ingénieur pris dans sa myopie qui lui fait créer des images poétiques alors que le fruit de son travail sera utilisé à des fins militaires, destructrices. La magie apparaît sans cesse, on est transporté dans le monde du créateur, fasciné par sa faculté à nous éblouir et à nous glacer le sang. Comme une tempête en somme.

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Du nouveau

Du nouveau et du mouvement sur God Save Culture.

Cette semaine vous trouverez ici quelques pistes et nouvelles rubriques pour lesquelles vous êtes invités à intervenir !

— EXIT/SORTIE. 150 mots pour : comme son nom l’indique, il s’agit de décrire dans un espace restreint ce qui a été vu/lu/entendu/apprécié/détesté etc… dans tous domaines (culturels ou non). Vous pouvez réagir à ce qui est proposé, proposer autre chose, à vos claviers ! Cette rubrique suit autant que possible l’actualité mais elle sait aussi prendre d’autres chemins.

— PIOCHE : picorer ici ou là, des citations, des références, des anecdotes, des photos, ce sont des instantanés avec très peu de commentaires.

— EPISODES : des sujets plus développés, contrepoids à EXIT/SORTIE et PIOCHE. Cette semaine, mise au point pour tous sur l’esclavage en France pour rebondir sur 12 Years a Slave.

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Prendre (encore) un peu d’air

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